La brèche
(1 ère partie)
Le quartier le plus célèbre de Constantine a et à plusieurs reprises changé d'aspect depuis un matin du 13 Octobre 1837 où les zouaves du lieutenant-colonel Lamoricière franchirent les ouvrages de défense à l'endroit où il allait se construire. À l'origine, les maisons séparées par quelques ruelles tortueuses arrivaient jusqu'au mur d'enceinte et ce manque d'espace avait considérablement gêné la progression des assaillants vers l'intérieur de la ville. L'attaque avait porté sur ce point parce qu'il commandait la seule voie naturelle permettant d'entrer dans la forteresse beycale, entourée partout de hautes falaises abruptes. Pour la même raison, il devint, après l'installation des français, le seul lieu de passage praticable pour l'armée et son matériel et d'aspect très tôt, en dégager les abords.
Le rempart avait été reconstruit selon le même tracé d'avant 1837 et on entrait dans la ville par Bab el-Djedid (bas du boulevard Joly-de-Brésillon, Zighoud Youcef). Mais en 1845, cette porte fut condamnée et remplacée par une autre, la porte Valée, (place de la Brèche) ouverte vers le Coudiat.
Une photographie prise en 1855 montre qu'à cette époque, la place n'occupait qu'un espace restreint entre une vieille bâtisse, devant la caserne des janissaires et le magasin à orge, construit en face dans le prolongement de l'allée des squares. En arrière, cet espace était bordé de maisons arabes entre lesquelles s'ouvrait une seule rue qui, après totale transformation, deviendra plus tard la rue Caraman
Rappelons les modifications apportées à la place jusqu'en 1914: La rue Basse-Damrémont (Brunache) était terminée en 1853 ; en 1867, on expropriait pour construire le marché ; en 1868, la plupart des vieilles maisons avaient disparu et entrées de la rue de France et de la rue Nationale (Larbi Ben M'hidi ex-Clémenceau) dont les travaux avaient commencé en 1899.

En 1881, après la suppression de la porte Valée et du mur de part et d'autre de celle-ci, la place Valée fut aménagée à l'arrière du magasin à orge. En 1883, lorsque le Théâtre fut terminé, la Brèche avait bel aspect. Toutes les rues adjacentes existaient ainsi que les grands immeubles qui l'entourent à l'exception de l'hôtel des postes et du palais de justice. Les cafés, les halles, la circulation des voitures, les promeneurs, contribuaient déjà en 1880, à faire de ce quartier central un lieu agréable et animé que nous dépeint une visiteuse : « Les colons européens s'installent....devant les cafés, se faisant servir des verres d'absinthe, et sac en paille tressé, accompagnent des dames françaises qui vont chercher leurs provisions au marché de la place de la brèche, où s'étalent en abondance ce qu'à Paris on aurait appelé des primeurs. Vers dix heures du matin, le calme se rétablit : c'est l'heure des repas des arabes, mais le mouvement continue encore. L'arrivée du train amène aux deux hôtels de Paris et d'Orient des omnibus chargés de voyageurs et de bagages ; des camions apportent des marchandises et des colis aux entrepôts. Les officiers redescendent du Mansourah, les « Kabyles » reviennent des champs et s'asseyent par terre en cercle dans un endroit où ils trouvent de l'ombre pour faire la sieste, après avoir mangé un morceau de pain frotté d'oignon. Enfin, à une heure tout mouvement a cessé : Arabes et Européens sont enfermés chez eux, et ce n'est que lorsque le soleil baisse à l'horizon que la vie reprend dans la ville. À ce moment, ceux qui n'ont rien à faire vont se promener ou s'assoient dans le jardin public qui a reçu le nom moderne de square. »

Au début du siècle, la partie du mur d'enceinte qui subsistait depuis 1881 entre le square Valée et la place (emplacement de la Poste) et en contrebas de laquelle se tenait un marché arabe, était démolie à son tour. En 1903, un kiosque à musique était érigé sur la place Valée et en 1906, on y construisit aussi un local de l'Université Populaire, la salle Laune. En 1908, le nouvel hôtel des Postes et l'immeuble du Crédit foncier édifié à l'emplacement du marché aux légumes, étaient inaugurés ; un marché était installé au rez-de-chaussée de ce bâtiment et une poissonnerie en occupait le sous-sol.
En février 1909, au cours des travaux entrepris dans l'hôtel de Paris pour l'équiper d'un ascenseur, on tomba, en creusant, sur une excavation naturelle dont le fond est baigné par trois petits lacs dans lesquels vivent des sangsues et des espèces d'anguilles. Cette « grotte aux lacs » occupe en sous-sol toute la surface de la place de Nemours (La Brèche).
En février 1910, pour rendre hommage à Joly de Brésillon qui venait de décéder à Versailles, on donna son nom au boulevard de l'Ouest.
En 1914, le magasin à orge fut démoli. Le terrain qu'il occupait était cédé à la commune par le génie sous la condition expresse qu'aucune construction n'y serait élevée. C'est ainsi qu'on a édifié l'hôtel des Postes à cet endroit, comme cela avait été envisagé un moment.
Le kiosque à musique de la place Valée fut transféré en 1915 au square de la République et sur la place ainsi libérée, un jardin fut aménagé autour de la statue d'une nymphe représentant 'L'Océan ».

Sur l'emplacement précédemment occupé en partie par la salle Laune, on commença, pendant la guerre, 14/18, la construction du nouveau Palais de justice d'après les plans de MM. Dumoulin et de La Chapelle ; M. Alexandra devait en exécuter les sculptures. Il fut terminé après l'armistice.
A suivre


